bataille en désordre
janvier 5th, 2011 § Laisser un commentaire
Suis en train de lire Le Coupable de Georges Bataille – son Alleluiah aussi, quand c’est le moment de lever la jupe.
Alors envie de l’entendre. Son dire. Un petit ensemble glané d’extraits sonores.
Couchées-là ses paroles.
Georges Bataille. Il dit :
“évidemment ce que j’ai à dire est tel que son expression a plus d’importance pour moi que le contenu
la philosophie en général est une question de contenu
mais je fais pour ma part appel davantage à la sensibilité qu’à l’intelligence
et dès ce moment c’est l’expression par son caractère sensible qui compte le plus
d’ailleurs ma philosophie ne pourrait en aucune mesure s’exprimer sous une forme qui ne soit pas sensible il n’en resterait absolument rien c’est seulement à partir du moment où je donne une forme qui pourrait passer pour passionnée
qui peut aussi passer pour noire
mais je ne crois pas être plus noir que Nietzsche.”
autre extrait ; Georges Bataille dit (le 10 décembre 1954):
“en vérité c’est une bénédiction et une malédiction que d’enseigner
sur toute chose se trouve le ciel hasard
le ciel innocence
le ciel à peu près
le ciel témérité
par hasard c’est la plus ancienne noblesse du monde
je l’ai rendu à toute chose je les ai délivré de la servitude du but
vous voyez n’est-ce pas
il s’agit essentiellement de délivrer les choses
c’est-à-dire l’existence
et le monde du but
et Nietzsche est toujours dans le même sens
il proteste contre l’assignation d’un but aux choses
l’assignation d’un but au monde
pour lui le monde n’a pas de but
et par conséquent qu’est-ce qu’il nous reste possible
c’est de rire de ce qu’il est
mais non pas de rire comme il est banal de rire en s’apercevant d’une supériorité que l’on a sur celui dont on rit
mais de rire
d’un rire définitif
le rire dans les conditions nietzschéennes est un rire tragique
il n’y a aucune possibilité de rire à partir de la connaissance de Nietzsche sans aller jusqu’au bout des possibilités du rire
c’est-à-dire de rire tragiquement
de rire comme on rirait devant un crucifix”.
A propos du Coupable
Il dit :
“je dois dire que Le Coupable est le premier de mes livres qui m’ait donné une sorte de satisfaction anxieuse d’ailleurs
que ne m’avait jamais donné aucun livre et qu’aucun livre ne m’a donné depuis
c’est peut-être le livre dans lequel je suis le plus moi-même
qui me ressemble le plus parce que je l’ai écrit comme dans une sorte d’explosion assez rapide et assez continue”.
A propos du bonheur en rapport avec l’intensité des sensations perçues”.
Il dit (le 20 mai 1951):
“Je peux préciser ma pensée assez facilement
L’intensité des sensations est précisément ce qui détruit l’ordre
Et je ne crois pas ça ait d’autre intérêt
Et il est essentiel pour les hommes d’arriver à détruire en somme cette servilité à laquelle ils sont tenus du fait qu’ils ont édifié leur monde
Le monde humain
Monde auquel je tiens
D’où je tiens la vie mais qui tout de même porte avec lui une sorte de charge
Quelque chose Infiniment pesant qui se retrouve dans toutes nos angoisses et qui doit être levé d’une certaine façon
En fait il est certain que je préfère entendre une sonate que si l’on me tirait un coup de canon dans l’oreille
L’intensité est cependant plus grande si l’on me fait un bruit énorme dans l’oreille comme ça
Exprès pour m’embêter
Il me semble qu’on peut toujours dire ceci
C’est que l’intensité des sensations vaut à la condition qu’on puisse la supporter”.
Autre moment
Il dit :
“Mais enfin tout le monde sait très bien ce que représente dieu pour l’ensemble des hommes qui y croient et quelle place il occupe dans leur pensée
et je pense
en supprimant le personnage de dieu à cette place-là il reste tout de même quelque chose
Il reste une place vide
et c’est de cette place vide que j’ai voulu parlé
au fond c’est à peu près la même chose que ce qui arrive quand on prend conscience pour la première fois
de ce que signifie
de ce qu’implique la mort
c’est-à-dire le fait que tout ce que l’on est
que tout ce que l’on est, est fragile et périssable
et que l’on est par conséquent destiné à voir ce sur quoi nous basons tous les calculs de notre existence se dissoudre comme dans une espèce de brume inconsistante
est-ce que ….
est-ce que la phrase est finie ? ou bien … peut-être que si elle n’est pas finie ça n’explique pas si mal ce que j’ai voulu dire
ce qu’il y a de valable dans les religions c’est ce qui est contraire au bon sens
la vie d’un mystique chrétien est contraire au bon sens dans la mesure où elle n’admet pas la [l’im]mortalité … hésitation
contraire au bon sens … attendez j’ai peur de m’embrouiller … oui je me suis bel et bien embrouillé
parce que j’ai oublié quelque chose
une maille et je suis comme les vieilles dames qui tricotent et qui lâchent la maille
ça m’arrive souvent vous voyez
mon cerveau fonctionne encore mais il y a des mailles qui me lâchent
mais je crois que ça tient à son état
quand j’ai une attaque c’est une grosse maille qui lâche
je dis cela parce qu’au fond je tiens beaucoup à parler en matérialiste
j’y tiens vraiment
je me sens d’accord avec tout ce qui est matérialiste
à une condition
c’est qu’on n’aura pas pour être matérialiste obligé de supprimer ce qui est tout de même une richesse
par exemple
ces émotions qui ne sont pas entièrement différentes de la folie
qui ne sont en tout cas pas jamais entièrement différentes de ce qu’est l’amour
par exemple.”
[paroles de Georges Bataille retranscrites par isabelle lassignardie]